À propos de la lettre du pape François aux évêques américains,
Dans une lettre aux évêques américains datée du 10 février 2025, le pape François condamne clairement la politique migratoire de Donald Trump. Cette lettre a suscité des commentaires variés. Beaucoup de citoyens des deux côtés de l’Atlantique, y compris chez les catholiques, pensent que le pape devrait laisser aux politiques le soin de gérer, comme ils l’entendent, les questions migratoires. Or, Jean XXIII, au premier paragraphe de son encyclique Mater et Magistra, du 15 mai 1961, écrivait : « Bien que le rôle de la sainte Église soit d’abord de sanctifier les âmes et de les faire participer au bien de l’ordre surnaturel, elle est cependant soucieuse des exigences de la vie quotidienne des hommes, en ce qui regarde leur subsistance et leurs conditions de vie, mais aussi la prospérité et la civilisation dans ses multiples aspects et aux différentes époques ». La lettre du pape et la polémique qu’elle a suscitée nous offrent l’occasion de revenir sur la nature, les raisons, la portée et l’autorité des interventions de l’Église dans ce domaine.
Le contrôle des flux migratoires est devenu un problème politique crucial pour l’équilibre et la sécurité d’un très grand nombre de pays dans le monde. L’Église, de son côté, développe, depuis longtemps, sous le nom de « doctrine sociale de l’Église », un enseignement interdisciplinaire. Il est fondé sur l’Évangile et la tradition. Il utilise aussi de nombreux concepts philosophiques, anthropolo-giques, et fait appel aux ressources des sciences humaines. C’est à la lumière de cet enseignement qu’elle évalue les questions de notre temps. L’immigration en fait partie.
Nous examinerons, dans une première partie, les sources et les fondements de cet enseignement ; ceux-ci nous permettront d’en donner les principes dans une seconde partie ; puis nous examinerons la méthode spécifique de cette discipline particulière, en troisième lieu. L’intention de cette étude est de permettre une lecture non idéologique ou polémique de la lettre du pape, comme de tout autre document du Magistère dans le domaine économique, social et politique.
Première partie : les sources
L’Ancien Testament
Dès l’origine, la Bible évoque le sort de l’étranger. La question de son statut revient très fréquemment dans la Bible. L’immigré est une figure incontournable de la Révélation.
Abraham, nous dit la Bible, venait « d’Ur des Chaldéens ». Son père le conduisit, ainsi que sa famille, à Harân. Là, Dieu dit à Abraham cette phrase devenue célèbre : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t’indiquerai ». De campement en campement, il dirige son clan vers le Négeb. Puis, pour échapper à la famine, il descend en Égypte. Là, se produit le savoureux épisode où Abraham fait passer sa très jolie femme pour sa sœur et la cède au Pharaon contre de nombreux présents ! Mais celui-ci, providentiellement, tombe malade, découvre la supercherie et renvoie, manu militari, Abraham d’Égypte ! (Gn, 12). Celui remonte donc, avec sa femme et sa famille, vers le Négeb et pénètre en Palestine où il se sépare de Lot. Ce dernier « choisit toute la plaine du Jourdain et il émigra à l’Orient », (Gn 13, 11) ; quant à Abraham, il s’établit au pays de Canaan. Il n’a toujours pas d’enfant, mais Dieu lui promet une postérité innombrable, « comme la poussière de la terre » (Gn 13, 14-18).
À la suite de cette promesse, Abraham fait une courte campagne militaire pour libérer Lot. Après cette victoire, il rencontre Melchisédech, le roi de Salem, la future Jérusalem selon la tradition. Dans la future ville sainte, le roi offre un sacrifice unique avec du pain sans levain. Cette offrande préfigure l’institution de l’Eucharistie (Gn 14, 17). « Après ces événements, la parole de Yahvé fut adressée à Abraham ». Il lui promet une descendance innombrable comme les étoiles. Tandis qu’il offre un sacrifice, une torpeur tombe sur lui et il est saisi d’un grand effroi. Dieu lui dit, à propos de sa descendance : « Sache bien que tes descendants seront des étrangers dans un pays qui ne sera pas le leur. Ils y seront esclaves, on les opprimera pendant quatre cents ans. Mais je jugerai aussi la nation à laquelle ils auront été asservis et ils sortiront ensuite avec de grands biens. Pour toi, tu t’en iras en paix avec tes pères, tu seras enseveli dans une vieillesse heureuse. C’est à la quatrième génération qu’ils reviendront ici, car jusque-là l’iniquité des Amorites n’aura pas atteint son comble. Quand le soleil fut couché et que les ténèbres s’étendirent, voici qu’un four fumant et un brandon de feu passèrent entre les animaux partagés. Ce jour-là, Yahvé conclut une alliance avec Abraham en ces termes : « A ta postérité je donne ce pays, du fleuve d’Égypte jusqu’au grand fleuve, le fleuve de l’Euphrate… » (Gn 15, 13-18). Après Isaac, Jacob et Joseph, le peuple juif se trouve, en effet, réduit en esclavage en Égypte, puis libéré. C’est à nouveau l’Exode. L’Alliance est scellée par la loi donnée à Moïse sur le Sinaï. Durant quarante ans, avant d’entrer en Palestine, le peuple hébreu erre dans le désert…
Ainsi commence l’histoire du peuple juif sur des terres où il est étranger. Dieu, qui a chassé Adam et Ève du paradis, fait alliance avec ce peuple. Il lui donne une terre qui n’est pas celle de ses ancêtres, une terre où il n’est pas né. Cette question de la terre et de l’étranger demeurera au cœur de l’Alliance et du dessein de Dieu. Elle traverse les siècles. Tous les livres de l’Ancien Testament l’évoquent. Après la Genèse, il en est, évidemment, question dans l’Exode et le Lévitique : « Tu ne molesteras pas l’étranger ni ne l’opprimeras car vous-même avez été étrangers dans le pays d’Égypte » (Ex 22, 21). Ce commandement est répété, le texte sacré y insiste (Ex 23, 9).
Même chose dans le Lévitique : « Si un étranger vient séjourner avec vous dans votre pays, vous ne l’opprimerez pas. L’étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compagnon et tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers au pays d’Égypte » (Lv 19, 33-34) ; même commandement dans le Deutéronome : « Tu ne tiendras pas l’Édomite pour abominable, car c’est ton frère. Tu ne tiendras pas l’Égyptien pour abominable, car tu as été un étranger dans son pays. A la troisième génération, leurs descendants seront admis à l’assemblée de Yahvé » (Dt 23, 8) ; et plus loin : « Maudit soit celui qui porte atteinte au droit de l’étranger, de l’orphelin et de la veuve ! » Cet enseignement se retrouve encore, à de nombreuses reprises, dans les livres historiques, dans les livres sapientiaux et prophétiques, par exemple chez Jérémie (22, 3), Ézéchiel (22, 7), Zacharie (7, 10). Impossible de citer, ici, tous les passages où il est question de l’étranger dans l’Ancien Testament ; ils sont près de deux cents ! Pourquoi une telle insistance ?
Plus qu’une prescription morale, la Bible nous révèle, à travers la figure de l’étranger, notre propre condition : le peuple élu a été choisi puis libéré de la terre d’Égypte gratuitement par Dieu, de même le baptême nous libère de la servitude du péché. Isaïe anticipe ce passage du salut d’Israël au salut pour tous. Il anticipe la Bonne Nouvelle du salut que le Christ va proclamer et l’Église qu’Il va fonder : « Quant aux fils d’étrangers, attachés à Yahvé pour le servir, pour aimer le nom de Yahvé, devenir ses serviteurs, tous ceux qui observent le sabbat sans le profaner, fermement attachés à mon alliance, je les mènerai à ma sainte montagne, je les comblerai de joie dans ma maison de prière. Leurs holocaustes et leurs sacrifices seront agréés sur mon autel, car ma maison sera appelée Maison de prière pour tous les peuples. Oracle du Seigneur Yahvé qui rassemble les déportés d’Israël. J’en rassemblerai encore d’autres avec ceux qui sont déjà rassemblés » (Is 56, 6-8).
L’Église aura très souvent recours à cette analogie de l’étranger. À l’occasion de son message pour la journée mondiale du migrant en 1998, Jean-Paul II résumait ainsi cet enseignement pérenne en ces termes : « Le phénomène de la mobilité humaine évoque l’image même de l’Église, peuple en pèlerinage sur la terre, mais toujours orienté vers la Patrie céleste » (n° 7).
Le Nouveau Testament
La révélation du Nouveau Testament assume et développe celle de l’Ancien qui n’en était que la figure. Comme Abraham, le Christ ne naît pas dans le village de Galilée où résident ses parents, mais en Judée, à Bethléem. Puis la Sainte Famille fuit la persécution et se rend en Égypte sur les pas d’Abraham et de Moïse. La figure de l’étranger est aussi très présente dans l’Évangile. La parabole, si souvent commentée, du bon Samaritain nous invite à ne pas sélectionner notre prochain. Il est l’étranger blessé sur notre chemin. Le Christ, à plusieurs reprises, témoigne de cette sollicitude pour l’étranger.
Citons la guérison de la fille d’une Syrophénicienne, l’accueil du centurion, son échange avec la Samaritaine. En saint Jean, c’est en présence de « quelques Grecs, de ceux qui montaient pour adorer pendant la fête » (Jn 12, 20) que Jésus annonce sa mort et sa glorification ; une anecdote qui n’est pas là par hasard. L’enseignement le plus explicite sur la dignité de l’étranger est celui de l’annonce du Jugement dernier, lorsque le Christ déclare : « Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli… » (Mt 25, 34-36) ; et plus loin, « il dira encore à ceux de gauche : allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges. Car j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger, j’ai eu soif et vous ne m’avez pas donné à boire, j’étais un étranger et vous ne m’avez pas accueilli… » (Mt 25 : 41-43).
Pour l’Église, l’étranger démuni, quel qu’il soit, et le pauvre sont les signes du Christ parmi nous. Aimer Dieu et son frère est tout un. L’étranger est mon frère dans le Christ. L’Esprit Saint vient pour habiter le cœur de chaque homme, quelle que soit sa condition. À la Pentecôte, ce sont des « hommes dévots de toutes les nations qui sont sous le ciel » qui le reçoivent (Lc 2, 5) ; ce qui fera dire à saint Paul, après le concile de Jérusalem : « …il n’y a plus ni juif, ni païen, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus » (Ga 3,28). L’Apôtre des nations en tirera la conclusion pratique avec Onésime. Depuis Rome, il renvoie, à son maître Philémon, l’esclave fugitif et il lui demande de le recevoir « non plus comme un esclave mais bien mieux qu’un esclave, comme un frère très cher » (Phm 16). Mais il n’en tire aucune conséquence politique sur la nécessité politique de libérer les esclaves qui sont, pour la plupart, des étrangers d’origine.
Ainsi, l’Écriture, comme l’écrit Jean-Paul II, nous enseigne que « pour le chrétien, l’accueil et la solidarité envers l’étranger ne constituent pas seulement un devoir humain d’hospitalité, mais une exigence précise qui découle de la fidélité même à l’enseignement du Christ » (Message du pape à l’occasion de la journée mondiale du migrant 1998, n° 2). Autrement dit, la question de l’accueil de l’étranger est constitutive de notre foi. Elle n’est pas d’abord une question morale et politique.
L’enseignement du Magistère de l’Église
Les Pères de l’Église s’inscriront dans cette tradition. Au Moyen Âge, l’Église luttera contre l’esclavage et multipliera les œuvres caritatives ouvertes à tous et en particulier, aux plus pauvres. À partir du XIXe siècle, les sociétés traditionnelles commencent à disparaître, en Europe d’abord, puis dans le reste du monde au cours du XXe siècle. Pour faire face à ces bouleversements économiques, politiques et sociaux qui engendrent des injustices criantes, elle multiplie les initiatives caritatives en Europe et dans tous les pays de mission. Elle développe aussi, à partir de l’encyclique Rerum Novarum de Léon XIII, un corpus doctrinal qualifié de « doctrine sociale de l’Eglise ». La question de l’immigration en est l’un des chapitres.
Cette doctrine repose, en premier lieu, sur la Révélation. Elle « fait partie de la mission d’évangélisation de l’Église » (Compendium de la Doctrine Sociale de l’Eglise n° 7 et 67 ; Jean-Paul II, Novo Millenio Ineunte n° 50-51 et Centimus Annus n° 54). Elle est une discipline théologique et morale. Jean-Paul II écrit, dans Sollicitudo Rei Socialis : « La doctrine sociale de l’Église n’entre pas dans le domaine de l’idéologie mais dans celui de la théologie et particulièrement de la théologie morale » (SRS n° 41).
Comme le note le Compendium de la Doctrine Sociale de l’Église, « avec une méthode propre et une structure épistémologique spécifique » (CDSE n°73),elle a pour mission d’éclairer l’agir des citoyens et de leurs gouvernants et « n’a pas été pensée depuis le commencement comme un système organique, mais elle s’est formée au cours du temps, à travers les nombreuses interventions du Magistère sur les thèmes sociaux. » (CDSE n° 72). Si son fondement essentiel réside dans la Révélation et la tradition, elle n’en possède pas moins une importante dimension interdisciplinaire. Sa finalité est de susciter, d’inspirer, d’éclairer une action morale et/ou politique conforme à la vérité de l’Évangile et à la vérité sur la nature humaine. Elle bénéficie de tous les apports des sciences humaines « pour mieux incarner l’unique vérité concernant l’homme dans des contextes sociaux, économiques et politiques différents et en continuel changement, cette doctrine entre en dialogue avec les diverses disciplines qui s’occupent de l’homme, elle en assimile les apports. » (Jean-Paul II, Centesimus Annus n° 59).
Elle conjugue donc Foi et Raison. « Par le biais de la raison, la doctrine sociale intègre la philosophie dans sa logique interne, à savoir dans l’argumentation qui lui est propre » et le Compendium de la Doctrine Sociale de l’Eglise ajoute : « Affirmer que la doctrine sociale doit être rapportée à la théologie plutôt qu’à la philosophie ne signifie pas méconnaître ou sous-évaluer le rôle et l’apport philosophique. De fait, la philosophie est un instrument adéquat et indispensable pour une compréhension correcte des concepts de base de la doctrine sociale – comme la personne, la société, la liberté, la conscience, l’éthique, le droit, la justice, le bien commun, la solidarité, la subsidiarité, l’État – compréhension qui inspire une vie sociale harmonieuse. C’est encore la philosophie qui fait ressortir la plausibilité rationnelle de la lumière projetée par l’Évangile sur la société et qui sollicite l’ouverture et le consentement à la vérité de toute intelligence et conscience » (CDSE n°77).
Elle propose donc « une vision globale de l’homme et de l’humanité » (Paul VI, Populorum Progressio n° 13) d’un point de vue à la fois théorique et pratique. Elle n’offre pas seulement des « valeurs ou des critères de jugement » (CDSE n° 81, Paul VI, Octogesima adveniens n° 63).
Elle est caractérisée par la « continuité », en raison de ses principes de base, et par le « renouvellement », car elle est tournée vers l’histoire des hommes telle qu’elle se déroule aujourd’hui et maintenant, et elle est capable de s’ouvrir aux nouveautés, que ce soit l’apparition de l’IA (Intelligence Artificielle), le réchauf-fement climatique ou l’ampleur de la question migratoire qui nous occupe (CDSE n° 85).
Deuxième partie : les principes
Primauté du bien commun et dignité de la personne
Sur la question qui nous occupe, deux principes architectoniques gouvernent toute la réflexion de l’Église : la primauté du bien commun comme cause finale ultime de toute communauté, de la plus petite à la plus universelle, et celui de la dignité de la personne, créée à l’image et à la ressemblance de Dieu, car douée de libre arbitre. « L’homme est en effet la seule créature sur terre que Dieu aime pour elle-même » (Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et Spes, no 243) et « L’Église voit dans l’homme, dans chaque homme, l’image vivante de Dieu même » (CDSE, n° 105-107).
À partir de ces principes qui « doivent être appréciés dans leur caractère unitaire, dans leur connexion et leur articulation » (CDSE n° 162), se déduit toute une réflexion sur le respect des droits fondamentaux de la personne dans les sociétés contemporaines. Cette réflexion s’articule, comme nous l’avons rappelé, sur une vision de l’homme fondée à la fois sur la lumière de la Révélation et sa conception rationnelle du droit naturel.
Droit et devoir
Dans cette perspective, le droit n’est pas l’expression du pouvoir autonome et souverain de chaque individu. Il est l’objet de la justice. Comme l’Église le souligne fréquemment depuis Pie XII, il existe un rapport étroit entre le droit et la morale (CDSE n° 93). Les droits fondamentaux s’enracinent ainsi dans la dignité de la personne, mais ils se tempèrent les uns les autres à la lumière du bien commun et exigent, au nom de la justice, une réciprocité en termes de devoir.
Dans son encyclique Pacem In Terris, Jean XXIII donne une longue liste des « droits de nature », mais il rappelle que « chez l’homme, leur sujet, ils sont liés à autant de devoirs. La loi naturelle conforte les uns, impose les autres ; de cette loi ils tiennent leur origine, leur persistance et leur force indéfectible » (n° 28) ; et il ajoute : « Dans la vie en société, tout droit conféré à une personne par la nature crée chez les autres un devoir, celui de reconnaître et de respecter ce droit. Tout droit essentiel de l’homme emprunte en effet sa force impérative à la loi naturelle qui le donne et qui impose l’obligation correspondante. Ceux qui, dans la revendication de leurs droits, oublient leurs devoirs ou ne les remplissent qu’imparfaitement risquent de démolir d’une main ce qu’ils construisent de l’autre » (n° 30). Il est évident que cette conception du droit peut éclairer les problématiques sociales liées à l’immigration : le droit d’émigrer (note 1) et le devoir d’accueillir vont être tempérés par le devoir de respecter les droits des uns et des autres. Si le droit de l’étranger doit être respecté par son hôte, l’étranger a le devoir de respecter les droits de l’hôte. Ainsi, celui qui ne respecte pas le droit de l’autre diminue son propre droit. Si je vole ou si j’agresse mon prochain, je peux, en toute justice, perdre mon droit à la liberté.
Bien commun et destination universelle des biens
La conception du droit de la personne selon la doctrine sociale de l’Église est elle-même éclairée par celle du bien commun. En particulier, la question des droits de l’étranger et du migrant dépend de son enseignement sur le bien commun. Jean XXIII, dans son encyclique Mater et Magistra, le définit comme « l’ensemble des conditions sociales permettant à la personne d’atteindre mieux et plus facilement sa perfection » (n° 65) ; et il ajoute : « Ces conditions regroupent bien des domaines et notamment : l’eau, l’alimentation, le logement, le travail, l’éducation, l’environnement, les transports, les soins, la culture, la religion ». Le Concile reprend cette définition en lui donnant une extension plus universelle : « Parce que les liens humains s’intensifient et s’étendent peu à peu à l’univers entier, le bien commun, c’est-à-dire cet ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée, prend aujourd’hui une extension de plus en plus universelle, et par suite recouvre des droits et des devoirs qui concernent tout le genre humain. Tout groupe doit tenir compte des besoins et des légitimes aspirations des autres groupes, et plus encore du bien commun de l’ensemble de la famille humaine » (Gaudium et Spes n° 26).
Il s’agit là d’un concept central, à l’œuvre dans toutes les problématiques abordées par la doctrine sociale. Dans Mit Brennender Sorge, l’encyclique qui condamne le nazisme, Pie XI écrivait : « Mépriser cette vérité, c’est oublier que le véritable bien commun est déterminé et reconnu, en dernière analyse, par la nature de l’homme, qui équilibre harmonieusement droits personnels et obligations sociales, et par le but de la société, déterminé aussi par cette même nature humaine. La société est voulue par le Créateur comme le moyen d’amener à leur plein développement les dispositions individuelles et les avantages sociaux que chacun, donnant et recevant tour à tour, doit faire valoir pour son bien et celui des autres » (n° 37). Dans Quadragesimo Anno, il rappelait à nouveau son importance : « Il importe donc d’attribuer à chacun ce qui lui revient et de ramener aux exigences du bien commun ou aux normes de la justice sociale la distribution des ressources de ce monde, dont le flagrant contraste entre une poignée de riches et une multitude d’indigents atteste de nos jours, aux yeux de l’homme de cœur, les graves dérèglements » (QA n° 64).
Le Compendium de la Doctrine Sociale de l’Église (CDSE) en tire cette conséquence : « Parmi les multiples implications du bien commun, le principe de la destination universelle des biens revêt une importance immédiate » (n° 171)et il cite à nouveau Gaudium et Spes : « Dieu a destiné la terre et tout ce qu’elle contient à l’usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent équitablement affluer entre les mains de tous, selon la règle de la justice inséparable de la charité » (n° 69) ; et un peu plus loin, il en conclut : « Le principe de la destination universelle des biens de la terre est à la base du droit universel à l’usage des biens » (n° 172). Pie XII, déjà, dans son radio-message de la Pentecôte 1941, pour le cinquantième anniversaire de l’encyclique Rerum Novarum, déclarait : « Tout homme, en tant qu’être vivant doué de raison, tient en fait de la nature le droit fondamental d’user des biens matériels de la terre, quoi qu’il soit laissé à la volonté humaine et aux formes juridiques des peuples de régler plus en détail la réalisation pratique de ce droit. Un tel droit individuel ne saurait en aucune manière être supprimé, pas même par d’autres droits certains et reconnus sur des biens matériels. Sans doute, l’ordre naturel venant de Dieu requiert aussi la propriété privée et la liberté du commerce réciproque des biens par échanges et donations, comme en outre la fonction régulatrice du pouvoir public sur l’une et l’autre de ces institutions. Tout cela, néanmoins, reste subordonné à la fin naturelle des biens matériels, et ne saurait se faire indépendamment du droit premier et fondamental qui en concède l’usage à tous, mais plutôt doit servir à en rendre possible la réalisation, en conformité avec cette fin » (n° 13). Jean-Paul II dira, dans Laborem exercens, que c’est « le premier principe de tout l’ordre éthico-social » (n° 19). Le droit de propriété, le droit au travail et tous les autres droits y sont subordonnés. Le principe de « solidarité » et « l’option préférentielle pour les pauvres » s’appuient sur ce premier de tous les droits ; la doctrine migratoire aussi.
Troisième partie : la doctrine migratoire de l’Église
Nous avons rappelé les principes pérennes de la doctrine sociale de l’Église ; mais, comme nous l’avons aussi souligné, la doctrine sociale de l’Église, « manifeste une capacité de renouvellement continuel » (CDSE n° 85). Son enseignement, écrit Jean-Paul II dans Sollicitudo Rei Socialis, est toujours nouveau « parce que sujet aux adaptations nécessaires et opportunes entraînées par les changements des conditions historiques et par la succession ininterrompue des événements qui font la trame de la vie des hommes et de la société » (n° 3). La manière d’aborder la question migratoire a donc évolué au cours des temps.
Depuis le milieu du XXe siècle, le Magistère s’est exprimé sur l’immigration dans trois documents principaux : la Constitution apostolique Exsul familia nazarathena de 1952, promulguée par Pie XII, le Motu proprio Pastoralis migratorum cura de Paul VI en 1969, qui confirme, après le Concile, la Constitution de Pie XII, et Erga migrantes caritas Christi, l’instruction du Conseil Pontifical pour la Pastorale des Migrants et des Personnes en déplacement, publiée avec l’autorisation du pape le 1er mai 2004. Avec Gaudium et Spes, ces textes sont, aujourd’hui, pour l’Église universelle, la référence de la pastorale des migrants.
De Pie XII au concile Vatican II
La Constitution apostolique Exsul familia nazarathena est le premier document du Magistère qui traite explicitement de l’aide au migrant. La guerre a déplacé vingt millions de personnes dans des circonstances tragiques. La constitution est la réponse du Magistère à ce drame.
Pie XII commence par évoquer la fuite en Égypte : « La Sainte Famille émigrée de Nazareth, fuyant en Égypte, est l’archétype de toute famille de réfugiés. Jésus, Marie et Joseph, vivant en exil en Égypte pour échapper à la fureur d’un roi maléfique, sont, pour toujours et partout, les modèles et les protecteurs de chaque migrant, étranger et réfugié de quelque nature que ce soit qui, obligé par la peur de la persécution ou par le besoin, est forcé de quitter sa terre natale, ses parents bien-aimés, ses amis proches, et de chercher un sol étranger » (n° 1). Puis, le document évoque longuement l’effort millénaire de l’Église en faveur des migrants et les interventions de ses prédécesseurs. Il fournit notamment une longue liste des initiatives qui ont été prises sous son pontificat. Dans une seconde partie, il promulgue cinquante-six normes destinées aux évêques et au clergé pour la prise en charge des migrants. Pour Pie XII, cette constitution, à vocation pastorale, met en œuvre le principe de destination universelle des biens : la terre est une « surface que Dieu a créée et préparée pour l’usage de tous », si bien qu’il existe un droit naturel à l’émigration. Mais celui-ci, comme nous l’avons dit, ne peut être absolu. Il doit être tempéré par d’autres droits et devoirs. Selon Pie XII, il n’est possible de le restreindre que « s’il existe des motifs d’utilité publique » ou si l’état économique « envisagé très attentivement » ne le permet pas ; et l’on pourrait ajouter, sans trahir la pensée de Pie XII, « honnêtement » ou « scrupuleusement » (« hoc publicae utilitati, vera libra ponderandae », n° 15).
En se référant à son message de Pentecôte 1941, Pie XII envisage l’émigration comme un phénomène naturel, « normal » pourrait-on dire : « Le but naturel de l’émigration » est « une distribution meilleure des hommes sur la surface terrestre apte à la colonisation agricole… cette surface que Dieu a créée et préparait pour l’usage de tous ». C’est un rappel transparent que la question de l’émigration ne peut être abordée qu’à la lumière du principe de la destination universelle des biens et donc du droit pour tous d’en user.
Sous Pie XII, l’immigration n’est pas encore un problème existentiel pour les pays d’accueil. L’Église n’en a encore qu’une vision positive. Elle considère que les migrations participent de ce mouvement d’expansion de l’humanité sur toute la surface du globe, qui a commencé dans la nuit des temps. Elle s’inscrit dans le commandement de Dieu donné dès l’origine à Adam et Ève : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre » (Gn 1, 28).
À l’heure des « Trente Glorieuses » et des débuts de la décolonisation, cette perspective est encore celle du Concile (cf. Gaudium et Spes n° 69). L’immigration ne fournit plus de main-d’œuvre pour cultiver des terres en friche, mais permet de faire tourner des usines et les chantiers de construction qui se multiplient. Le Concile considère encore, de manière positive, l’arrivée de travailleurs de pays pauvres où les « conditions de vie sont instables et précaires », dans des pays où la croissance est rapide et la population prospère ; à la condition, évidemment, que les arrivants bénéficient des mêmes avantages sociaux que les populations des pays d’accueil et qu’il n’y ait pas de discrimination à leur égard (GS n° 66). Cette vision optimiste d’une terre et d’usines qui manquent de bras va peu à peu s’effacer devant le constat de la misère qui se répand principalement dans l’hémisphère sud.
Jean XXIII regrette, dans l’encyclique Pacem in Terris de 1963, que le phénomène prenne de l’ampleur. Il remarque, en particulier, que le nombre de réfugiés ne cesse d’augmenter (n° 103). L’Église, qui était jusqu’ici préoccupée du droit à émigrer, se soucie désormais du droit à pouvoir rester dans son pays de naissance. « Nous estimons opportun que, dans toute la mesure du possible, le capital se déplace pour rejoindre la main-d’œuvre et non l’inverse » (n° 102).
Jean-Paul II et Benoît XVI
Avec la publication de Laborem exercens par Jean-Paul II en 1981, l’approche de la question migratoire par l’Église prend un tournant. Jusqu’au Concile, l’émigration était perçue positivement. Jean-Paul II ne la voit plus que comme « un mal nécessaire ». C’est dans le chapitre au titre évocateur : « Le travail et le problème de l’émigration » (n° 23), qu’il l’évoque. Elle prend, écrit-il, « des dimensions de nature à compliquer la vie actuelle… » (idem). Comme ses prédécesseurs, il reconnaît que « l’homme a le droit de quitter son pays d’origine pour divers motifs (comme aussi d’y retourner), et de chercher de meilleures conditions de vie dans un autre pays » (idem).
Mais, ajoute le pape, : « Ce fait, assurément, n’est pas dépourvu de difficultés de nature diverse. Avant tout, il constitue, en général, une perte pour le pays d’où on émigre » (idem). Une perte économique et culturelle (cf. note 2, en fin de document), car le travailleur arrive d’un pays « unifié par son histoire, sa tradition, sa culture » et doit recommencer sa vie « au milieu d’une autre société, unifiée par une autre culture et très souvent aussi par une autre langue » (idem). C’est la première fois que le problème culturel et celui de l’identité sont évoqués, à propos de la question migratoire, par le Magistère. Et Jean-Paul II en conclut, à la lumière du bien commun et de l’enseignement de l’Église sur les droits de la personne qui se tempèrent mutuellement dans un esprit de justice : « Dans ce cas, vient à manquer un sujet de travail qui, par l’effort de sa pensée ou de ses mains, pourrait contribuer à l’augmentation du bien commun dans son pays ; et voici que cet effort, cette contribution sont donnés à une autre société qui, en un certain sens, y a moins droit que la patrie d’origine ». L’émigration est donc qualifiée de « mal nécessaire ». Il demande qu’elle soit traitée par les pouvoirs publics selon la vertu de prudence : « Au moins, on doit tout faire pour que ce mal au sens matériel ne comporte pas de plus importants dommages au sens moral, pour qu’au contraire, et autant que possible, il apporte même un bien dans la vie personnelle, familiale et sociale de l’émigré, par rapport au pays d’arrivée comme par rapport au pays de départ. En ce domaine, énormément de choses dépendent d’une juste législation, en particulier quand il s’agit des droits du travailleur » (idem).
Il ne faut pas, précise le pape, que le travailleur soit désavantagé dans ses droits par rapport aux autres travailleurs. Il ne doit pas être exploité. « La valeur du travail doit être estimée avec la même mesure et non en considération de la différence de nationalité, de religion ou de race » (idem). Et le pape rappelle encore que « le sens profond du travail exige que le capital soit au service du travail et non le travail au service du capital » (idem). A la suite de cette encyclique et de plus en plus souvent dans les discours qu’il prononce au cours de ses voyages ou à Rome, Jean-Paul II va dénoncer les facteurs sociaux, économiques et politiques qui poussent des populations de plus en plus nombreuses à s’exiler. Ainsi, au Congrès mondial sur la pastorale des migrants et réfugiés, le 9 octobre 1998, il pointe, parmi les causes des migrations massives qui s’amplifient depuis le début de son pontificat, « les conflits internes, les guerres, le système de gouvernement, la distribution inique des ressources économiques, la politique agricole incohérente, l’industrialisation irrationnelle, la corruption envahissante » (cf. note 3).
Benoît XVI s’inscrit dans la même ligne. Mais le constat se fait plus dramatique. Dans l’encyclique Caritas in veritate du 29 juin 2009, il écrit : « Nous sommes tous témoins du poids de souffrances, de malaise et d’aspirations qui accompagne les flux migratoires » (n° 62) ; et il ajoute : « C’est un phénomène qui impressionne en raison du nombre de personnes qu’il concerne, des problématiques sociale, économique, politique, culturelle et religieuse qu’il soulève, et à cause des défis dramatiques qu’il lance aux communautés nationales et à la communauté internationale » (idem). Entre Pie XII et Benoît XVI, le phénomène migratoire a en effet changé de nature. Lucidement, l’Église en prend acte. Pour Benoît XVI, « nous pouvons dire que nous nous trouvons face à un phénomène social caractéristique de notre époque, qui requiert une politique de coopération internationale forte et perspicace sur le long terme afin d’être pris en compte de manière adéquate » (idem) ; car « aucun pays ne peut penser être en mesure de faire face seul à ces flux migratoires » (idem). Benoît XVI préconise donc « une étroite collaboration entre les pays d’origine des migrants et les pays où ils se rendent » (idem). Il suggère que cette collaboration s’accompagne « de normes internationales adéquates, capable d’harmoniser les divers ordres législatifs » pour, dit-il, « sauvegarder les exigences et les droits des personnes et des familles émigrées et, en même temps, ceux des sociétés où arrivent ces mêmes émigrés » (idem).
À noter que la position de Benoît XVI est conforme à l’Instruction publiée le 1er mai 2004 par le Conseil Pontifical pour la Pastorale des Migrants et des personnes en Déplacement sous le titre Erga migrantes caritas Christi, tout à la fin du pontificat de Jean-Paul II. Une Instruction qui porte aussi la marque de celui qui n’était à l’époque que le cardinal Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.
L’Instruction renouvelle profondément la Constitution de Pie XII et le Motu proprio de Paul VI. Elle adapte la pastorale des migrants aux nouvelles circonstances historiques et tient compte des dispositions du nouveau Code de Droit canonique de 1983, nécessitées par les développements opérés par le Concile, notamment en ce qui concerne l’œcuménisme et la mission des laïcs. Après la Constitution de Pie XII, cette Instruction est aujourd’hui, pour l’Église universelle, la « Magna Carta » de la pastorale des migrants. Les « normes pour la prise en charge spirituelle des migrants », destinées aux agents pastoraux et aux structures ecclésiales engagés dans la pastorale des migrants qui la concluent, réforment certaines dispositions antérieures. Son intérêt pour le grand public est davantage dans sa première partie intitulée « Les migrations, signe des temps et sollicitude de l’Église ».
Elle prend acte de l’ampleur du phénomène migratoire qui peut prendre la forme « de migrations internes », en particulier en Afrique, ou « internationales » (cf. note 4), mais qui concerne tous « les États… sous une forme ou sous une autre ». Tous les problèmes qui alimentent les débats politiques sont ainsi pris en compte, problème des passeurs, du travail au noir, du trafic d’êtres humains « qui n’épargne aujourd’hui même pas les enfants » ; une situation qu’elle définit comme « un nouveau chapitre de l’histoire de l’esclavage » (n° 5). La difficulté qu’engendre « la présence grandissante de musulmans, comme du reste de membres d’autres religions, dans des pays à tradition majoritairement chrétienne », est aussi évoquée » (n° 5). Enfin, elle prend acte des questions que pose aux chrétiens le passage d’une société monoculturelle à une société multiculturelle (idem) (cf. note 5).
Quatrième partie : un enseignement pour tous, tourné vers l’action
En conclusion, ce qui ressort de cet ensemble de textes, dont nous n’avons pu donner ici qu’un bref aperçu, est à la fois leur très grande unité et leur foisonnante diversité. Unité des principes, diversité des regards successifs sur des situations en perpétuelle évolution. La doctrine sociale de l’Eglise n’est pas un enseignement seulement théorique. Elle est une leçon de sagesse pratique, c’est-à-dire de prudence au sens aristotélicien du terme : « une disposition, accompagnée d’une règle exacte, capable d’agir dans la sphère des biens humains » (Éthique à Nicomaque VI, 5 1140 b20 trad. Tricot), une vertu que saint Thomas résume en trois mots : « recta ratio agibilium » (Somme théologique, Ia IIae, qu. 47, art 5), règle ou raison droite qui est naturelle pour tous les hommes et qui est éclairée par la foi pour les chrétiens. La vertu de prudence politique, que la doctrine de l’Église invite à mettre en œuvre, suppose donc, à la fois, une connaissance des principes universels de l’agir humain et de ses fins, et une grande expérience des réalités singulières.
Pour les croyants et les non-croyants
Elle envisage donc, comme nous l’avons dit, la réalité du bien commun. Celui-ci constitue l’identité de chacune des nations dans leur dimension politique. Dans son extension la plus universelle, il désigne celui de l’humanité entière. Dans tous les cas, ce n’est pas un concept ou un idéal abstrait, mais un but commun concret, une réalité humaine qui doit sans cesse être perfectionnée.
Il est vrai que la foi élève le regard des croyants. Un regard pénétré de la certitude de l’immanence de Dieu en chaque homme et de Sa présence dans l’histoire. Une présence qui confère à chaque être humain sa dignité et en fait un membre du corps mystique du Christ. Une foi convaincue aussi de la transcendance absolue de Dieu qui élève le destin de l’homme au-delà de l’horizon de l’histoire vers la Jérusalem céleste.
Ce faisant, elle parle à tous, aux croyants comme aux non-croyants. Elle invite les premiers à être fidèles à la Parole, révélée d’abord aux patriarches et aux prophètes et dans le Christ en qui tout est accompli. Aux non-croyants, elle montre une voie pleinement conforme à la raison et à l’intelligence des événements de l’histoire.
Recevoir l’enseignement de l’Église
Reste que les difficultés subsistent. Elles ne viennent pas de la lumière qui nous est donnée par la raison et par la foi, mais de notre finitude, de la débilité de nos intelligences et de l’endurcissement de nos cœurs. L’enseignement de l’Église peut être parfois dur à entendre. La tentation de le rejeter, de n’en garder qu’une partie, peut être grande, même chez les chrétiens. Certains aimeraient bien que l’Église, et le pape François en particulier, ne se prononce pas sur les politiques migratoires décidées par un gouvernement. JD Vance, le vice-président catholique des Etats-Unis, a dit très clairement que « l’ordo amoris » du pape n’était pas le sien, ni d’ailleurs celui de saint Augustin et de saint Thomas.
Quel peut donc être l’intérêt, et plus encore l’autorité, de la doctrine sociale pour les citoyens et les chefs d’État catholiques. La réponse ne tient pas seulement à la distinction classique entre le spirituel et le temporel. Elle résulte aussi de la nature et de la méthodologie du discours de l’Église à propos de questions éminemment politiques.
Une question de méthode
Dans le domaine de la morale comme dans celui de l’art, le mode de raisonnement ne peut être déductif. Le raisonnement déductif est le propre de l’idéologie. Celle-ci tire ces solutions de principes, qu’ils soient justes ou faux ; par exemple : la propriété des biens de production est source d’aliénation, donc il faut supprimer la propriété pour faire disparaître l’aliénation. Le mode de raisonnement est souvent le même quand il s’agit de l’immigration. L’immigration massive est source de conflits et d’insécurité, donc il faut l’arrêter ; ou à l’inverse, on déduit du droit de l’homme à émigrer l’interdiction de limiter les flux migratoires.
Or, dans l’ordre pratique, la réponse ne peut jamais être d’une telle simplicité logique. Le mode de raisonnement dans le domaine moral et politique est compositif. En recherchant la bonne décision, la raison ne recherche pas une vérité universelle, mais un vrai bien concret. Elle cherche les moyens d’atteindre une fin qu’elle estime bonne. Or les moyens ne sont jamais contenus dans les principes. La raison doit les trouver, et parfois les inventer. Quand plusieurs moyens se proposent, elle doit les discerner et les choisir. Un exemple simple permet de le comprendre : si je veux me rendre de Paris à Lyon, plusieurs chemins et plusieurs modes de transports sont possibles ; je peux prendre l’autoroute ou la nationale 7 ; je peux aussi prendre le train ou y aller à pied. Le but étant posé, mon choix est une affaire de circonstances. L’un choisira l’autoroute payante, l’autre la nationale gratuite, un troisième le train.
Les choix politiques relèvent du même processus intellectuel. Les principes politiques indiquent la fin ainsi que la conformité des moyens à l’égard de cette fin : pour poursuivre mon exemple, si je choisis de prendre la route, je ne peux pas voler une voiture pour me rendre à Lyon. Sur la question migratoire, la doctrine sociale de l’Église et les interventions des papes suivent le même mode de raisonnement. Nous l’avons vu, la fin d’un gouvernement est le bien commun politique des nations. Celui-ci, comme le rappellent les papes, intègre le bien commun de l’humanité et le respect inconditionnel de la dignité de la personne. Les moyens adoptés par les responsables politiques doivent rester conformes à ces principes qui sont nos finalités. Ceux-ci sont invariables car ils tiennent à la nature même de l’homme et de la société politique.
C’est donc le mode propre de la doctrine sociale de l’Église qui définit son autorité dans l’ordre temporel. Quand un pape formule des principes ou qu’il se prononce sur la licéité morale des moyens au regard de ces principes, son autorité est totale. Il est même infaillible selon l’enseignement de l’Église. Nous lui devons un plein assentiment de l’intelligence. En revanche, quand il s’exprime sur des moyens ou des décisions qui correspondent à une situation particulière, son avis doit être reçu avec respect, mais son autorité n’est plus la même et il peut se tromper.
Conclusion : le cas américain
Cette distinction fournit un critère pour lire un document tel que la dernière lettre du pape aux évêques américains sur la politique migratoire du nouveau président des États-Unis.
Le pape François est parfaitement dans son rôle, et personne ne peut s’en émouvoir, quand il rappelle les principes qui doivent présider à une politique migratoire respectueuse du bien commun et du droit des personnes. Il l’est aussi s’il met en garde contre des décisions qui ne seraient pas conformes à ces principes. Il doit être écouté quand il critique les moyens choisis par la nouvelle administration parce qu’ils contrediraient ces mêmes principes ; mais qu’en est-il, quand il les désigne comme une « déportation de masse » ?
Or, dans ce cas précis, son évaluation ne repose plus seulement sur les principes ; elle intègre une appréciation de la situation concrète qui peut être contestée. La loi promulguée par Donald Trump le 29 janvier, quelques jours après son arrivée à la Maison Blanche, et intitulée « Laken Riley Act » en mémoire de l’étudiante Laken Riley sauvagement assassinée par un ressortissant vénézuélien entré illégalement aux États-Unis en 2022 et déjà poursuivi pour d’autres faits, relève-t-elle d’un programme de « déportation de masse » ? La nouvelle loi votée par la Chambre des représentants, par 263 voix contre 156, oblige l’Immigration and Customs Enforcement (ICE, Service de l’immigration et des douanes) à placer en détention les sans-papiers accusés, arrêtés ou reconnus coupables d’actes de « cambriolage, vol, larcin ou vol à l’étalage ».
Certes, le même jour, le président annonce qu’il veut créer par décret un centre de 30 000 places sur la base navale de Guantanamo pour des immigrants criminels en situation irrégulière aux États-Unis. Depuis, des arrestations ont eu lieu à Chicago, en Floride, au Texas, en Californie, en Géorgie, au Colorado, au Nebraska. Elles ont mobilisé les agents du FBI, de l’Agence de contrôle des armes à feu (ATF) et de l’Agence fédérale de lutte contre la drogue (DEA). Selon le journal Les Échos, l’opération « a mobilisé 1 500 soldats et des avions militaires pour accélérer les expulsions – quitte à déclencher une crise diplomatique ». Par ailleurs, « il a réalisé une première purge de la justice administrative responsable de l’immigration, suspendu toutes les voies d’accès aux Etats-Unis pour les demandeurs d’asile et les réfugiés, et menacé d’engager des poursuites contre les élus et les fonctionnaires des collectivités locales qui feraient obstacle à une opération anti-immigration » (https://www.lesechos.fr/monde/etatsunis/lutte-contre-limmigration-illegale-comment-trump-fait-monter-la-pression-2145017). C’est sans doute brutal, mais est-ce une « déportation de masse » ? Regardons les chiffres.
Alors que l’administration Biden avait d’expulsé 700 personnes en moyenne par jour en 2024, la nouvelle administration n’en a expulsé que 611 par jour, du vendredi 24 au dimanche 26 janvier, et ses représentants expliquent qu’ils ne feront pas mieux à l’avenir. Dans les jours qui ont suivi, le Mexique a pris en charge 4 000 migrants qui venaient d’être expulsés. Il est évidemment possible de ne pas partager la politique de Donald Trump. Mais le moyen est-il contraire au droit ? L’Église reconnaît que les droits se tempèrent les uns les autres et qu’ils ont, comme contrepartie, des devoirs. Et le premier devoir d’un homme d’État est d’assurer la sécurité des citoyens innocents. N’est-on pas dans cette configuration lorsqu’il s’agit d’immigrants illégaux, spécialement quand ils ont un casier judiciaire chargé ?
Contrairement à ce qu’affirment certains, y compris le vice-président catholique des États-Unis, le pape François est donc légitime quand il intervient en politique, pour demander, au nom du bien commun, que la dignité et les droits fondamentaux des immigrés soient respectés. En revanche, les Américains peuvent être légitimement en désaccord avec lui sur son appréciation de la mise en œuvre de décisions politiques qui résultent d’une situation sociale et sécuritaire dégradée dont l’évaluation relève de la contingence (cf. notes 5 & 6).
Le pape semble appréhender les flux migratoires d’aujourd’hui avec le regard positif que portaient sur eux Pie XII, Jean XXIII et Paul VI, dans un contexte tout différent. Or, comme l’avait noté Jean-Paul II, la question de l’immigration a changé de perspective : l’immigration est devenue un « mal nécessaire ». Toute la question, aujourd’hui, ne porte pas tant sur des principes éternels, mais sur la capacité concrète des peuples d’accueil à accepter ce mal, ici et maintenant.
Faut-il reprocher à un chef d’État de rassurer ses citoyens par une politique de sécurité vigoureuse ? C’est peut-être cette absence de prise en compte de la réalité américaine qui manque dans la lettre du pape et qui explique les réactions d’une partie de l’opinion et de la classe politique d’outre-Atlantique. Malheureusement, les grands principes ne sont acceptables, en pratique, par les gens, que si leur mise en œuvre est réaliste. Les Américains, dans leur immense majorité, aspirent à une « société plus fraternelle », comme le souhaite le pape dans sa lettre et tous, y compris parmi la classe politique, ne défendent pas des « privilèges » comme le dénonce le pape. En revanche, les Américains sont inquiets devant l’augmentation exponentielle d’une immigration qu’ils ne parviennent pas à intégrer et une délinquance très souvent causée sur leur sol par des étrangers en situation irrégulière ou non intégrés, et qui refusent de se soumettre au droit civil et pénal du pays dans lequel ils se trouvent (cf. note 7).
La Révélation n’abolit ni les nations ni les frontières
En résumé, l’Église s’appuie sur la Révélation, le droit naturel et l’évaluation de situations contingentes pour formuler son enseignement dans le domaine social, économique et politique. Sur la question migratoire, elle proclame le respect de la dignité de la personne et reconnaît les exigences du bien commun politique dont les autorités temporelles ont la charge. L’analyse des situations concrètes est ce qu’il y a de plus contingent et de relatif dans son enseignement.
Ceci posé, il est hasardeux de tirer de l’Écriture Sainte, en particulier de l’histoire du peuple hébreu, et plus généralement de la Révélation, des conclusions politiques particulières, dans quelque domaine que ce soit, y compris dans le domaine migratoire. Certes, les Juifs ont connu l’exode à plusieurs reprises, certes le Christ enfant a été un réfugié pour échapper à une persécution ; mais déduire de ces prémisses des décisions politiques conduit à une lecture idéologique de la Révélation ou à des contresens.
Regardons l’Histoire Sainte : les Hébreux sont, à l’origine, un peuple de nomades, mais qui a conquis militairement la Terre Sainte. À sa sortie d’Égypte, il a vécu l’exode. Quelques siècles plus tard, il a été déporté à Babylone où il chante : « Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main droite se dessèche ! » (Ps 137). Les Juifs n’avaient qu’un désir : revenir à Jérusalem. Ces exils, qui apparaissent toujours comme des châtiments et des épreuves, n’ont été que temporaires. La Sainte Famille elle-même a dû, non pas émigrer, mais se réfugier en Égypte pour fuir la persécution d’Hérode et saint Joseph n’a rien eu de plus pressé que de la reconduire à Nazareth.
De plus, la loi de Moïse et l’enseignement de tous les prophètes ne prônent pas une société multiculturelle. Le peuple juif est un peuple élu par Dieu et séparé des autres par de nombreuses prescriptions. C’est une nation enracinée dans une terre. Ce sera d’ailleurs une source de conflits jusqu’à aujourd’hui.
Le commandement du Christ d’aller enseigner et évangéliser toutes les nations n’est pas un manifeste pour abolir les nations et leurs cultures. La mission de l’Église n’est pas de réduire les nations à des épiphénomènes. Sa mission est d’inculturer l’Évangile sous tous les cieux, dans le respect de ces nations, de leurs cultures, de leurs identités et de leur diversité. Depuis l’origine, elle y a mieux réussi qu’aucune autre religion.
Contrairement à ce que voudraient nous faire croire certains, le message universel de l’Évangile n’est donc pas mondialiste. Il n’implique pas d’ouvrir les frontières sans condition. Il proclame seulement l’égale dignité de tout homme, quelle que soit sa naissance et sa vocation. Cette égale dignité ne signifie pas l’uniformisation de l’humanité, la disparition de toutes les souverainetés et le mélange de toutes les cultures. C’est même exactement l’inverse, comme le disait Jean-Paul II, dans son discours à l’UNESCO le 2 juin 1980 : « La Nation est en effet la grande communauté des hommes qui sont unis par des liens divers, mais surtout, précisément, par la culture. La Nation existe « par » la culture et « pour » la culture, et elle est donc la grande éducatrice des hommes pour qu’ils puissent « être davantage » dans la communauté » (n° 14).Il ajoutait plus loin : « En m’adressant à vous, Mesdames et Messieurs… je vous dis : veillez, par tous les moyens à votre disposition, sur cette souveraineté fondamentale que possède chaque Nation en vertu de sa propre culture » (n° 15). Une souverainetéqui était pour lui « le critère fondamental » pour traiter les problèmes de l’humanité aujourd’hui(n° 16). Les décisions d’un chef d’État sont légitimes quand elles protègent le bien commun de sa nation et sa culture, dans le respect des droits et des devoirs qui sont l’objet de la justice, pour les citoyens comme pour les étrangers.
Jusqu’ici, les décisions du nouveau président des États-Unis semblent respecter ce critère fondamental. Elles ne sont pas une « déportation de masse ». À moins de faire un procès idéologique au nouveau président, elles ne semblent pas contraires au bien commun et aux droits de l’homme.
Thierry BOUTET
Notes :
- Il existe aujourd’hui une confusion systématique, et source de confusion, entre émigré et immigré. Émigrer signifie « quitter son pays pour aller s’installer dans un autre ». Le préfixe é- de ce verbe est une variante de ex‑, qui signifie « hors de ». C’est donc par rapport au pays de départ qu’on parle d’émigration. Immigrer signifie « entrer dans un pays étranger pour s’y fixer de façon durable ou définitive ». Le préfixe im- de ce verbe est une variante du préfixe in‑, qui signifie « dans, à l’intérieur de ». C’est donc par rapport au pays d’arrivée que l’on parle d’immigration. On doit également distinguer les différents dérivés de ces verbes : émigration et immigration ; émigré et immigré ; et émigrant et immigrant.
- L’appauvrissement des pays d’émigration est une question souvent occultée par ceux qui ont une approche purement « humanitaire » de l’immigration. Or, Jean-Paul II et Benoît XVI, à la différence de leurs prédécesseurs, ont attiré l’attention sur ce problème. Mais ils ne semblent pas avoir été entendus. En effet, ce sont généralement les personnes dans la force de l’âge, les plus dynamiques ou entreprenantes, qui ont été éduquées dans leur pays d’origine et qui ont déjà atteint un seuil de revenu minimum ou qui bénéficient de l’aide de leur famille, qui peuvent émigrer en raison du coût de l’opération. Ce sont donc les forces vives qui s’en vont et qui, par conséquent, laissent sur place des populations qui, par la force des choses, basculent dans l’assistance. L’émigration entraîne le pays d’origine dans un cercle vicieux.
Un exemple passé, connu et très significatif : c’est à cause de l’émigration massive de ses jeunes travailleurs vers les autres pays européens que le Portugal a pris environ deux générations de retard dans son développement à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale ; l’envoi d’une partie des salaires vers le pays d’origine y a favorisé l’inflation puisqu’il n’y avait pas de contrepartie productive à cette masse d’argent ; le seul secteur économique qui en a longtemps profité a été celui de la construction (on bâtissait la maison de ses vieux jours), tandis que le retour au pays à l’âge de la retraite avait pour effet d’augmenter les importations des biens auxquels on s’était accoutumé et de peser sur le système de santé local à cause de l’âge.
3) Depuis les années cinquante, les pays industrialisés, en recherche de main- d’œuvre bon marché, ont ouvert leurs portes à l’immigration. C’est le modèle économique de l’Occident qui est en cause ici. D’un côté, les pays riches exploitent les ressources naturelles des pays non industrialisés qui sont maintenus dans une dépendance économique à laquelle participent l’aide au développement et l’organisation mondiale des échanges ; de l’autre, ils prélèvent une partie de la population active dont les pays de départ ont dû supporter le coût de l’éducation sans aucun retour. Ce qui permet aux pays occidentaux de financer leurs propres systèmes sociaux, très généreux pour leurs nombreux « inactifs ». Cette économie ressemble à celle de l’Empire romain qui faisait remonter vers Rome les richesses des territoires qu’il contrôlait pour enrichir les patriciens et financer les jeux et les distributions de pain pour la plèbe.
4) Les populations africaines ou proche-orientales qui débarquent en Europe ont généralement déjà migré via d’autres pays. Elles n’arrivent pas directement de l’endroit où vivent leurs familles. Ces migrants se sont d’abord entassés dans les bidonvilles de leur propre pays ou des camps de réfugiés, avant de traverser mers et déserts, pour enfin gagner les banlieues des grandes métropoles européennes. Avant même de parvenir en Europe, la plupart de ces migrants sont déjà des déracinés (Gérard-François Dumont, HAL Id: hal-04171174 https://hal.science/hal-04171174v1).
5) À l’époque moderne, jusqu’à la fin de la première moitié du XXe siècle, l’émigration était globalement blanche et chrétienne vers des pays qui n’étaient pas ou qui étaient très peu peuplés, comme l’Argentine ou les États-Unis. Dans ces pays, au fil des générations, a pu se forger une communauté culturellement et éthiquement homogène : on le constate dans les deux pays précités où le patriotisme est très fort. Aujourd’hui, les migrations sont largement le fait de populations hétérogènes au milieu d’accueil, tant ethniquement que culturellement (n’en déplaise à ceux qui ne veulent pas le voir, par esprit idéologique, ou qui entendent en tirer un profit politique). Il se constitue donc des ghettos avec des communautés fermées, voire hostiles entre elles. Elles deviennent mécaniquement un facteur de dislocation de la société politique qui les accueille.
En réalité, l’observation nous montre qu’il n’y a pas de véritable nation multiculturelle. Les États-Unis n’ont pu absorber un grand nombre d’immigrants, au XIXe siècle et pendant la première moitié du XXe siècle, que parce que ces populations, homogènes de celles qui étaient déjà présentes, ont accepté de s’américaniser – ont voulu même le faire –, de façon réelle et profonde, dans leur mode de vie, comme dans leur mode de pensée (ce à quoi la conservation d’un folklore originaire ne fait pas obstacle). Le problème a été de nature différente avec la population noire, en raison de l’histoire, évidemment, au moins à un certain degré, même si cette population est et se veut résolument américaine. Il est devenu beaucoup plus difficile de traiter avec la masse latino-américaine qui se presse aux portes et qui est susceptible de modifier assez profondément l’équilibre culturel des États-Unis.
En outre, cette pression migratoire se double de la question, à la fois très urgente, très lourde et très difficile, du trafic de drogue en provenance des mêmes régions latino-américaines, et par conséquent, de l’emprise de réseaux criminels dont les trafics s’interpénètrent, réseaux devenus plus puissants que les États où ils sévis-sent.
6) Les États-Unis sont le pays du monde qui comptait, en 2023, la plus grande proportion d’immigrés illégaux parmi le nombre total des migrants : 11 millions d’illégaux pour 50 millions au total, soit 22%.
(https://fr.statista.com/statistiques/1536398/migration-illegal-et-legal-par-pays/)
7) En outre, traiter l’immigré illégal sur le même pied, avec les mêmes droits que celui qui est entré légalement, c’est commettre une injustice vis-à-vis de celui qui se plie aux règles du pays d’accueil. De plus, c’est faire fi de la question du trafic que cette immigration illégale enrichit.