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Est-ce bien ? Est-ce mal ? Comment en juger ? Un acte peut-il être intrinsèquement pervers ?

Depuis la seconde moitié du XX ème siècle et en particulier à la suite de la publication aux Etats Unis des rapports Kinsey (1948 et 1953), tous les tabous puritains qui entouraient la sexualité sont tombés. La diversité des orientations sexuelles est reconnue. La question éthique a été évacuée. Est-il encore possible de parler « d’actes intrinsèquement pervers » selon l’expression employée par les papes depuis Pie XI et notamment depuis « Humanae Vitae ». Le document Fiducia Supplicans relance le débat.

Le document publié sous le titre Fiducia Supplicans aura permis de constater qu’il ne suffit pas au nouveau préfet du dicastère pour la Doctrine de la foi de rendre public un document portant la signature du pape pour introduire, sans l’accord et le soutient des Épiscopats, un nouveau geste religieux pour toute l’Église. Le document Fiducia Supplicans touchait un sujet délicat : la bénédiction aux personnes de même sexe vivant en couple et aux divorcés remariés, ainsi qu’aux concubins vivant en couple. Peut-être ne s’y attendait-il pas, mais ses recommandations ne sont pas passées comme une lettre à la poste. Si, en Afrique, le refus d’une bénédiction entre personnes dite « en situation irrégulière » signale l’homosexualité dont la pratique est souvent pénalement réprimée, parfois jusqu’à la peine de mort, il était évident que les épiscopats du continent n’allaient pas accepter cette déclaration du dicastère pour la Doctrine de la foi. Ailleurs, sauf en Allemagne et en Belgique, cette déclaration n’a pas soulevé l’enthousiasme. Quant aux autres ils ont fait silence. Leur silence est plus significatif que leur parole qui risquait d’ouvrir un état de crise dont personne ne souhaite qu’elle se manifeste.

Le Contexte culturel

La personne homosexuelle a disparu. Ne reste plus qu’une personne « en situation irrégulière »[1]. Une certaine neutralité de l’orientation sexuelle est désormais largement admise.

L’évolution a été extrêmement rapide. La période qui suit la Révolution française jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale est profondément marquée par un rejet politique et social d’un grand nombre de préceptes et de lois autrefois conformes à une société chrétienne. Et entre autres par la disparition de tous les interdits sociaux qui touchent à l’orientation sexuelle. L’un d’eux, l’homosexualité et la pratique de la sodomie généralement conçues comme allant de pair, pouvaient être sanctionnées par la peine de mort. En 1750, deux personnes, Bruno Lenoir et Jean Diot, pris flagrant de délit de sodomie sur la voie publique, sont étranglés et brûlés publiquement en place de Grève, à Paris[2]. À partir de 1791, la France est le premier pays à dépénaliser complètement l’homosexualité, le crime de sodomie n’apparaissant plus dans le Code pénal. Et peu à peu, toutes les législations ont évolué de la sorte.

En 1997, la Communauté européenne a proclamé qu’elle a le pouvoir de lutter contre les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle, selon l’article 13 du traité d’Amsterdam. En 2001, les discriminations homophobes sont pénalisées en France. En 1999, le pacte-civil de solidarité (pacs) reconnaît deux personnes du même sexe en tant que couple. En 2004, la loi du 30 décembre instaure une Haute Autorité de lutte contre les discriminations, parmi lesquelles l’homophobie et le sexisme.

Ainsi, les lois s’enchainant les une aux autres ont déplacé complètement le problème. Ce qui est maintenant condamné, c’est l’interdiction de toutes les « discriminations » contre la personne humaine. Cette personne est « homo » ! eh bien en quoi cela t’importe. Elle est transgenre ! et après ? Si elle a le courage de subir des interventions sexuelles douloureuses, qu’elle soit louée ! Quand le LGBTQ+ s’insinue dans les écoles en vue d’instruire les très jeunes adolescents de la liberté d’user de leur corps, comme ils le désirent, n’est-ce pas un progrès de la liberté de penser. Après tout c’est bien l’univers libertaire que nous avons voulu en 1789 !!!

Certes, l’Église catholique peut encore exercer son jugement quant à la nature morale de certains actes ; mais pourvu que ce jugement ne soit pas utilisé contre la personne elle-même.

Celle-ci dans un premier document émis par la Congrégation pour la Doctrine de la foi[3] posait une différence entre les « tendances homosexuelles » et « les pratiques sexuelles ». Les tendances sont reconnues comme un élément intrinsèque de la personne et indépendantes de sa volonté. En 1986, un deuxième document[4] signé par son préfet, le cardinal Ratzinger, et envoyé à tous les évêques catholiques, précisait que « l’inclination particulière de la personne homosexuelle constitue une tendance, plus ou moins forte de la personne homosexuelle vers un comportement intrinsèquement mauvais du point de vue moral ». Il n’est pas admis – et cela ne l’a jamais été – que la sodomie puisse être considéré comme moralement neutre échappant ainsi au pouvoir de la volonté.

Mais qu’elle est la véritable autorité qui reste à l’Église ? Qu’en est-il de la distinction entre l’acte objectivement mauvais d’une part, et la liberté et la vérité de la personne d’autre part ?

Qu’est-ce que l’acte intrinsèquement mauvais 

Veritatis Splendor[5] définit l’acte intrinsèquement mauvais comme un acte contre Dieu, parce qu’il est en contradiction radicale avec le bien de la personne créée à l’image de Dieu. Ce sont les actes qui, dans la tradition morale de l’Eglise, ont été appelés « intrinsèquement mauvais » (intrinsece malum) : ils le sont toujours et en eux-mêmes, c’est-à-dire en raison de leur objet même, indépendamment des intentions de celui qui agit et des circonstances. De ce fait, sans aucunement nier l’influence que les circonstances et les intentions exercent sur la moralité d’un acte, l’Eglise enseigne « qu’il y a des actes qui, par eux-mêmes et en eux-mêmes, indépendamment des circonstances, sont toujours gravement illicites. Ils le sont en raison de leur « objet ». Dans le cadre du respect dû à la personne humaine, le Concile Vatican II lui-même donne un ample développement au sujet de ces actes : « Tout ce qui s’oppose à la vie elle-même, comme toute espèce d’homicide, le génocide, l’avortement, l’euthanasie et même le suicide délibéré ; tout ce qui constitue une violation de l’intégrité de la personne humaine, comme les mutilations, la torture physique ou morale, les contraintes psychologiques ; tout ce qui est offense à la dignité de l’homme, comme les conditions de vie sous-humaines, les emprisonnements arbitraires, les déportations, l’esclavage, la prostitution, le commerce des femmes et des jeunes, ou encore les conditions de travail dégradantes qui réduisent les travailleurs au rang de purs instruments de rapport, sans égard pour leur personnalité libre et responsable : toutes ces pratiques et d’autres analogues sont, en vérité, infâmes. Tandis qu’elles corrompent la civilisation, elles déshonorent ceux qui s’y livrent plus encore que ceux qui les subissent et insultent gravement l’honneur du Créateur »[6].

Or, l’inclination sexuelle vis-à-vis d’une personne de même sexe n’est pas un fait naturel. On n’en connaît pas vraiment la cause. Mais elle existe comme un fait réel.

La nécessité de « l’objet ».

Cette définition de l’acte intrinsèquement mauvais est parfaite. En expliquer le contenu demanderait plus qu’un article. Cependant on peut en désigner deux éléments. En premier, la nécessité de l’objet.

C’est en premier lieu ce qui doit être regardé. L’objet est ce qui est visé par la raison pratique et non par un mouvement de l’affectivité. L’objet n’est pas un nom ou un concept ; mais un acte vis-à-vis duquel la raison agit et doit délibérer de tous les éléments. Si la personne ment, l’acte n’est pas le mouvement de surprise qui lui fait dire qu’elle n’était pas au coin de telle rue, un tel soir, mais l’ensemble des gestes, des mots, des attitudes par lesquels elle affirme, par exemple, son absence alors qu’elle était présente. Si elle ment ; elle ment. Le mensonge est l’acte qui dissimule la vérité alors que la vérité est due. Car la vérité n’est pas toujours due. Ainsi l’objet d’un acte mauvais par nature est toujours objectivement mauvais car il implique l’acte de la raison qui l’ordonne et la volonté qui y consent. Un avortement est toujours intrinsèquement mauvais, mais l’opération d’une tumeur dans les trompes de l’utérus qui aurait comme conséquence collatérale l’élimination de la poche fœtale et donc de l’embryon ne l’est pas : en effet, ce n’était pas la finalité (autrement dit, l’objet) de l’intervention chirurgicale, bien qu’elle en soit une conséquence inévitable. Cette opération n’est pas un avortement parce que ni l’objet – l’opération – ni l’intention n’étaient sollicités. 

L’objet est donc le fruit d’une opération de la raison pratique qui ordonne un acte dont la nature est, en elle-même mauvaise.  L’objet nécessite donc l’acte de la raison : il faut savoir ce que l’on fait.

Le consentement de la volonté

 Le deuxième élément de l’acte mauvais est le consentement de la volonté qui s’exprime par l’intention. C’est le rôle la volonté. Elle est bonne si elle consent au bien présenté par la raison. Elle est mauvaise si elle consent à un acte formellement mauvais présenté par la raison sous une fausse « raison de bien ». Ceci est aussi vrai pour l’acte bon : l’acte n’est pas simplement dit « bon » s’il ne fait pas de tort ou s’il est accompli par obéissance à une autorité ; mais parce qu’il est reconnu « bon » par la raison droite et qu’il est consenti par la volonté bonne. Pourquoi ai-je menti ? Pourquoi ai-je révélé des actes faits par un autre, mais dont la révélation lui causera un grand tort ? Il n’y a aucune raison de faire connaitre ce que j’estime un mal ; les frustrations l’ont emporté, peut-être la jalousie ou l’orgueil ?  Qui sait ?

Les circonstances

Le troisième élément ce sont les circonstances. Elles sont souvent multiples parce que ce sont les accidents qui accompagnent la substance de l’acte : par exemple la remarque humiliante d’une maladresse devant un groupe qui s’en amusera et qui développera une attitude nuisible. Elles sont souvent utilisées comme une sorte de vengeance dissimulée envers une personne qui est cause d’une souffrance ou dont l’amour semble s’atténuer ; comme peuvent parfois le faire des époux.  Ces circonstances sont : la quantité, la qualité, la relation, le lieu, le temps, la position, la possession, l’action, la passion.                                                                                                                                                                                                                                    

La réalité de l’âme humaine.

Bien sûr, les actes intrinsèquement mauvais ne se trouvent pas uniquement dans le domaine sexuel. Le meurtre et l’assassinat sont des actes intrinsèquement mauvais. Le vol et le mensonge également. La médisance et la calomnie aussi ! 

À la différence de l’animal qui ne commet pas d’« erreur » dans ses relations sexuelles parce que celles-ci sont dépendantes des conditions de la biosphère, la personne humaine doit tenir compte de son corps.  Cependant, il semble y avoir un paradoxe. L’acte de ce corps, son âme, n’est pas comme l’âme du veau ou de n’importe quel animal, une forme matérielle ; l’acte du corps humain est principalement une forme spirituelle qui garde la puissance d’être le principe de l’être corporel pour sa vie et pour ses actes. L’âme à titre d’acte premier est cause formelle immédiate non seulement de l’existence du corps et de toutes ses fonctions, mais encore des puissances spirituelles : intelligence et volonté.

Autrement dit et pour être clair : une personne humaine a besoin de manger pour vivre. Or pour manger et que cela lui profite, elle a besoin que les divers systèmes de son corps (nerveux, osseux, hormonal etc. ) fonctionnent bien, chacun en lui-même et en conjonction les uns avec les autres. Mais elle a aussi besoin que tous les actes du corps et de la sensorialité soient ordonnés aux finalités spirituelles de la personne.

            Ces actes sont ceux dont, par nature, l’homme est le maître et qui dépendent de son intelligence et de sa volonté, c’est-à-dire de ce qui est vrai et de ce qui est bien. L’homme a toujours besoin que son intelligence soit vraie et que sa volonté soit bonne. Cela ne dépend pas que de lui, mais il dépend de lui qu’il cherche la vérité et qu’il aime le bien. Il dépend aussi de sa responsabilité et de sa dignité qu’il trouve cette vérité et qu’il devienne bon, c’est-à-dire qu’en vertu de sa liberté il atteigne toute la perfection dont il est capable.

Les limites foncières de l’acte humain

Pour tout être humain son espace de vie s’écoule entre sa naissance et sa mort qui est un passage, et une autre vie qui n’aura jamais de fin. En fait, il y a une frontière et il n’y en a qu’une. Cela est vrai pour chaque personne.

Il n’y a pas de limite, notamment pas de limite « supérieure », à l’acte objectivement bon, bien qu’il puisse y avoir des degrés dans la bonté d’un acte. Les époux qui s’aiment dans la vérité humaine et chrétienne de leur vie ne mettent pas de limites à la perfection de leur amour. Ils ne se diront pas : nous nous sommes suffisamment aimés, arrêtons-nous là et passons à autre chose ! S’il n’y a pas de frontière aux actes bons, pourvu qu’ils demeurent toujours bons selon leur nature, en revanche, il y a une frontière à franchir pour passer à l’acte mauvais. Si l’amour du bien se dégrade et que la personne humaine touche aux frontières du mal, ce n’est pas qu’elle n’aime plus, mais qu’elle se dispose à mal aimer. Ce qui lui apparaît être un bien, est en réalité un mal.

Un événement peut s’imposer, un éclair peut tout changer, une figure peut apparaître ; tout cela rappelle la séduction de la jeunesse ! Mais une frontière vient s’interposer entre le bien et le mal. La conscience surgit alors et met en lumière cette frontière. C’est la limite au-delà de laquelle, le mal s’annonce, la ligne qu’il ne faut pas franchir.

L’homme et la femme en ont la maîtrise, mais ils n’ont pas la permission de la caricaturer et de la faire disparaître. Et cela est aussi vrai pour tout engagement, dans la vie sacerdotale comme dans la vie religieuse, et même dans la vie du célibataire qui pourrait penser ne pas avoir de « frontière » mais qui en heurte « une » qui il vient à exprimer une la révolte cachée contre Dieu, révolte montante qui peut grandir et qui, lorsqu’elle est franchie, se muera en haine.

Les principes négatifs

Où est la frontière ? Elle est dans le commandement négatif. Si tu aimes, tu peux franchir tous les degrés de l’amour : nous pouvons aimer un petit peu, être plutôt attiré qu’aimant, nous pouvons aussi devenir très aimant, être enivré d’amour. Il n’y a pas de frontière à l’amour. Mais en raison de diverses circonstances, nous pouvons moins aimer, nous repentir d’avoir tant aimé, et peu à- peu ressentir que nous aimons de moins en moins. Jusqu’où ? Attention, une frontière se dresse. Une frontière que nous n’avons pas le droit de franchir : « homicide point ne sera », « impudique point ne sera », « l’œuvre de chair ne se fera qu’en mariage ». Diverses circonstances peuvent expliquer la diminution de la ferveur. Même si l’amour véritable doit grandir en intensité, il peut arriver que ce soit le contraire. De l’amour fervent et, semble-t-il, promis à toutes les extases, la réalité fait parfois surgir la déception, la tiédeur ou même le rejet avec une intensité croissante. Oui, c’est possible… jusqu’à une frontière qu’il ne faut point franchir. La frontière se dresse immuable et incontournable : l’adultère, la médisance, la calomnie, l’homicide, le mensonge, etc. Un « non » se dresse : aucune circonstance ne permettra de rendre bon ce qui est intrinsèquement mauvais. Et l’infranchissable est bien indiqué par un « non ». « Non » à l’homicide quel que soit l’âge de l’embryon, « non » à la médisance qui rend publique ce qui est intime, etc.

 Trois éléments déterminent donc l’ouverture de l’âme humaine à la bonté de l’acte. Ils n’ont en eux-mêmes aucune limite dans la mesure où créés par Dieu, ils n’atteindront jamais une perfection qui n’appartient qu’au Seigneur ! Dans la direction inverse, dans l’invasion de la tiédeur, dans la flamme qui diminue, une frontière infranchissable se dresse : celle de l’acte intrinsèquement mauvais. Franchir cette frontière, c’est entrer dans les ténèbres du mal.  Ces trois éléments ne dépendent pas des mouvements passionnels qui animent la personne humaine, bien que, sans les excuser, ils les expliquent. Ils se nomment : objet, intention, circonstances.

C’est le rôle de l’âme humaine de garder intacte l’infranchissable frontière et de garder bien haut le flambeau de la lumière et de l’amour.

 Aline Lizotte


[1] Cette appellation “doucereuse » pour désigner les personnes homosexuelles, masculines ou féminines, est quasi de l’hypocrisie. Il n’y a pas de mots pour qualifier les personnes qui sont victimes d’une angoisse aussi grande dont elles se sentent responsables alors qu’elles ne le sont pas. Et personne ne peut les aider, à moins d’essayer de comprendre, non seulement la douleur, mais la réalité qui se vit chaque jour et pourquoi et comment elle s’est installée.

[2] Ian Brossat, Affaire Diot-Lenoir : Briser le silence, 250 ans plus tard.

[3] Déclaration sur quelques questions d’éthique sexuelle, du 29 décembre 1975.

[4] Lettre aux évêques de l’Église catholique sur la pastorale à l’égars des personnes homosexuelles, en date du 1er octobre 1986 : AAS 79 (1987) ; disponible sur le site de la Congrégation (liste des documents à caractère doctrinal. La citation est tirée du § 3 de cette lettre.

[5] Jean Paul II, Veritatis Splendor, nos 80 et suivants

[6] Constitution pastorale Gaudium et spes, n° 27.